Comment l’Art peut cohabiter avec la Politique ? – Candidature Villa Medicis

A l’attention du Jury de sélection des Pensionnaires de la Villa Médicis pour l’année 2020-2021

POURQUOI JE PROPOSE MA CANDIDATURE ?

Je suis arrivée à un moment de mon parcours professionnel où j’ai envie de faire quelque chose de personnel, quelque chose qui a du sens. Et actuellement, cela s’exprime à travers des expressions artistiques à savoir le dessin et l’écriture. Je pensais exercer ces deux activités indépendamment, sans liens apparents, mais plus le temps passe, plus j’y trouve un déterminant commun : un projet sociétal.

QU’EST CE QUE JE SOUHAITE DÉVELOPPER PENDANT UNE ANNÉE ?

En étant présente dans un lieu aussi chargé d’Histoire, je souhaiterais produire dans l’optique de pouvoir créer : une oeuvre d’art sociétale. Il est prématuré et contre-productif de déjà projeter quelle forme elle pourrait prendre, cependant j’ai une piste de départ. C’est une question.

Comment l’art peut cohabiter avec la politique ?

Je crois que l’art peut influencer la politique, il peut même être son moteur. J’ai l’exemple du film Indigènes avec Jamel Debbouze, salué aux Césars, qui mettait en lumière l’injustice de l’absence de pension dédiée aux anciens combattants maghrébins pendant la Seconde Guerre Mondiale. Suite à cela, Monsieur le Président Chirac a fait obtenir une pension aux anciens soldats. L’art permet aussi de porter sur la scène publique des faits de société non représentés par la politique et les médias. Le démontre le film Les Misérables de Ladj Ly, Prix du jury au festival de Cannes 2019, et nominé aux Césars et aux Oscars en 2020. Ces productions permettent d’offrir au public un autre point de vue sur des sujets de société souvent traités d’un seul angle. Elles permettent d’accéder à une autre réalité.

En partant de ce postulat, je souhaiterais amener ce questionnement auprès de tout un chacun en réinvestissant les places publiques à travers la création de spectacles faisant dialoguer diverses disciplines artistiques (arts plastiques, danse, écrits, musique…). Modestement, à l’image du forum romain – berceau de la démocratie – redonner du sens à ces lieux dont la fonction première est de se retrouver, échanger, faire vivre la Cité.

J’ai plutôt l’impression qu’aujourd’hui cette place publique s’appelle Facebook. Ce lieu de vie fonctionne comme un média, une agence de publicité, son organisation est basée sur la vente de la vie privée des populations. Beaucoup de paradoxes, ce qui me permet de m’interroger sur les bienfaits sociétaux de cette place publique 2.0.

Si les danseuses étoiles de l’Opéra de Paris manifestent sur le parvis de celui-ci en chorégraphiant le Lac des Cygnes afin de communiquer au public la précarité de leur retraite en vue des réformes menées par le gouvernement, j’ai bon espoir que ce projet puisse être source d’apaisement, de réflexion et d’avancée. Je crois que l’art aujourd’hui ne s’exprime pas dans un lieu, mais bien à l’extérieur des murs : il est libre. Il est immatériel et impossessible. A mon sens, un tweet bien bâti de par le choix d’une idée, son expression en nombre de caractères déterminés, son impact, son intelligence, le choix des mots, le partage, relève bien plus de l’art au XXIème siècle.

COMMENT JE COMPTE M’Y PRENDRE ?

Tout d’abord, je n’ai pas attendu l’ouverture de la candidature pour être active dans ma démarche. L’année dernière, j’ai partagé mes écrits et dessins avec les personnalités qui me les auront inspirés, certains m’ont répondu et encouragés dans ma démarche.

Actuellement, une prise de conscience anime les foules, et elle passe à travers les arts. Une révolution est en marche, et je compte bien – à ma façon – y prendre part. La démonstration des gilets jaunes qui agite la France depuis plus d’un an est son indéniable expression. Si leur revendication est légitime, aucune proposition de leur part ne ressort de leur manifestation, ce qui à force la rend vaine et la discrédite. Pour apporter du changement dans une société, je crois que son expression revendicative doit être irréprochable et source de valeur, sa vision universelle. Je pense que l’expression artistique a son rôle à jouer pour l’écriture de la société de demain. Enfin, ma recherche s’articulant autour de la culture hip-hop, une voyage à New-York et ses quartiers pionniers m’a semblé fondamental. L’été dernier, j’ai proposé mes dessins à travers campagne de levée de fonds. Un projet que j’ai mené à bien qui me permettra de me rendre à New-York dans le courant de l’année afin de faire connaître mes réalisations aux acteurs et lieux dédiés à la culture urbaine, et je l’espère, me permettre de nouer de nouveaux liens artistiques.

POURQUOI LA VILLA MEDICIS ?

Faire partie d’un lieu iconique pendant un temps défini, appartenant à une organisation culturelle et à une communauté prestigieuse et influente, c’est donner une légitimité à un projet. En première année d’Histoire de l’art, j’avais étudié avec passion l’histoire des artistes de l’Ecole de l’Académie qui allaient se former à la Villa Médicis avec l’optique de produire l’oeuvre d’art de leur vie dans le cadre du Prix de Rome. De la même façon, j’étais animée en apprenant la naissance du courant impressionniste en contestation à l’Académie et ses carcans qui semblaient indétrônables. On ne naît pas artiste, on le devient. Et je pense que d’avoir le privilège de faire partie d’une institution aussi riche que l’Académie de France est la chance d’une vie lorsqu’on est prêt à s’en donner les moyens.

Je suis diplômée d’un master en communication visuelle avec l’identité visuelle comme spécialisation. J’ai suivi cinq années de formation, mon diplôme est reconnu par l’Etat. Pour l’obtention de mon diplôme, il nous a été demandé de réaliser une oeuvre d’art graphique. J’ai mené un travail journalistique et photographique en faisant se rencontrer les villes de Casablanca et de Paris sous le format d’une édition intitulée « Regards croisés ». Mon choix de thématique fut motivé par ma volonté de faire dialoguer deux cultures, s’interroger comment l’une perçoit l’autre et comment elles vivent ensemble. Cette thématique de rencontres, de dialogues, d’inattendu m’anime depuis des années. « Regards croisés » pourrait reprendre tout son sens dans son déploiement à travers mon projet de candidature à la Villa Médicis, cette fois-ci trois villes seraient en dialogue : Rome, Paris et New-York.

J’y reviendrai dans un second temps, mon parcours s’est nourri d’Italie. Je parle couramment la langue, je connais ce pays du nord au sud où je m’y suis rendue plus d’une quarantaine de fois en quatorze ans. J’ai vécu à deux reprises à Rome : durant un échange erasmus puis à travers une expatriation de trois ans. On a coutume de dire « jamais deux sans trois », et j’espère de tout mon coeur que cette candidature me permettra de donner raison à cet adage.

QU’EST CE QUE JE PEUX APPORTER À LA VILLA ?

Une vision sur un courant artistique
Un champ culturel timidement approché et reconnu par le milieu. L’expression de reconnaissance contemporaine à travers l’art est la création du festival « Hip Hop collection » au Musée du Quai Branly. Quel beau dialogue que de pouvoir faire rencontrer les Arts Premiers avec un courant artistique portant l’expression identitaire dans son ADN. Quel beau pas en avant de la part de ce musée institutionnel que de représenter la culture urbaine comme un prolongement d’oeuvres multi-culturelles. Le hip-hop, c’est le sublime clip video de Childish Gambino « This is America » en réponse aux exactions policières envers la communauté noire aux Etats-Unis. C’est la première fois qu’une chanson de rap a remporté le prix de « Chanson de l’Année » aux Grammy Awards l’an passé. Le hip-hop, c’est l’album de Kendrick Lamar « DAMN ». Il y a deux ans, c’est la première fois qu’un artiste hip-hop a reçu le prix Pulitzer. En juin dernier, j’ai visité l’exposition dédiée aux réalisations des pensionnaires de la Villa. Les thématiques et les expressions artistiques étaient riches et variées, cependant je n’en ai trouvé aucune qui pourrait se revendiquer appartenir au courant hip-hop.

Une connaissance locale
J’ai déjà vécu à Rome dans le cadre de mes études et de ma profession de designer, j’ai l’avantage de maitriser la langue et de fréquenter des personnes issus du milieu artistique romain. Ces connaissances linguistiques, géographiques et relationnelles me permettraient de m’intégrer rapidement dans un nouveau contexte et seraient à même de bénéficier à d’autres pensionnaires.

Un projet qui s’inscrit dans un contexte
La sélection des Pensionnaires est un concours qui permet de rejoindre une institution française située à l’étranger. La motivation géographique que représente la Villa Médicis est essentielle pour le bon déroulement de mon projet. Je souhaiterais mener mon travail de recherche et de création en faisant dialoguer la France et l’Italie comme décrit tout le long de cet exposé, la Villa ayant une sorte de « bi-nationalité » elle en serait le lieu privilégié. Je trouve qu’il y a du sens de porter mon questionnement à travers l’Académie de France à Rome rattachée au Ministère de la Culture.

Les Jeudis des plus Jeunes
Au mois de novembre dernier, j’ai eu le privilège d’intervenir à la Villa auprès de futurs bacheliers romains. Durant cet atelier, j’ai initié les élèves à la technique du Rough à travers la représentation de portraits iconiques du monde de la musique. Pouvoir enseigner cette technique de dessin riche de créativité et d’expression personnelle auprès d’adolescents m’a procuré une grande satisfaction et a permis d’accroitre mon envie de partager. J’ai eu connaissance que ces ateliers seront dispensés l’année prochaine par les Résidents de la Villa, c’est avec grand plaisir que j’aimerais renouveler l’expérience.

POURQUOI LA VILLE DE ROME ?

Comme je l’abordais précédemment, la moitié de ma vie fut ponctuée par l’Italie. Il y a quatorze ans j’ai appris la langue de manière autodidacte en parlant avec les gens. Ma rencontre avec l’Italie a commencé en Emilie-Romagne, mais c’est à Rome que j’ai ressenti un choix personnel de me rapprocher de cette ville que je considère aujourd’hui comme ma seconde maison. L’Italie est un pays riche humainement et culturellement.

Tout d’abord, en choisissant d’y effectuer un échange erasmus en 2011 dans le cadre de mes études de design. Initialement, cet échange universitaire n’existait pas, j’ai mis en relation mes deux écoles afin de mettre sur pied ce projet personnel. Projet qui a abouti, et servi à d’autres étudiants après moi.

Puis en décidant en 2016 de quitter mon travail de designer à Paris afin de m’expatrier pendant trois années. Mon parcours aura été ponctué de rebondissements et de détermination afin de continuer à vivre dans la ville que je me suis choisie.

Ce dossier de candidature doit être rédigé en langue française, j’ai pris le plaisir de le préparer en italien également.

J’en parlais précédemment, mon projet consiste à faire dialoguer trois villes ensemble. Rome comme pilier central. « Seule Paris est digne de Rome, seule Rome est digne de Paris ». Ce qui justifie le jumelage exclusif de la ville de Rome envers sa soeur française. L’expression latine « Caput Mundi », ne serait-ce pas l’expression moderne de « Center of the World » désignant la ville de New-York ?

ET APRÈS ?

Je ne savais pas quelle forme cela prendra, mais je voudrais faire de belles choses. En 2023 est prévu à New-York la construction d’un musée dédié à l’histoire du hip-hop. Qu’est ce qui pourrait être fait en France ?

Il existe déjà un centre culturel à Châtelet et un festival annuel dédiés au hip-hop à Paris. Je rêve d’une fondation culturelle dédiée à l’histoire du hip-hop de France, représentant toutes ses formes d’expression. Je rêve de la création d’un hôtel dédié à l’univers hip-hop, où chaque chambre serait agrémentée par l’identité d’un artiste iconique de ce courant artistique, les têtes de lit seraient décorées par l’illustration du portrait du chanteur (j’ai quelques dessins en stock !) Chaque élément de la chambre serait alors choisi avec minutie en référence aux titres et personnalité de l’artiste. Je rêve que cette démarche puisse introduire à l’Opéra Garnier à Paris et à la Scala à Milan des ballets chorégraphiés de hip-hop, mais pas seulement. On assisterait à la naissance de la rencontre des genres, nous pourrions parvenir à la création d’une nouvelle expression artistique.

Enfin, je rêverais que ce projet puisse permettre aux gens de se rencontrer, d’explorer, de se surprendre, et de susciter en eux le désir de créer, de se rassembler et de penser ensemble à ce qui nous anime et nous fait nous sentir vivant. C’est un rêve citoyen, et je crois qu’il est universel. Le monde actuel en a besoin.

Maïna Charaudeau




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