Comment l’Art peut cohabiter avec la Politique ? – Candidature Villa Medicis

A l’attention du Jury de sélection des Pensionnaires de la Villa Médicis pour l’année 2020-2021

POURQUOI JE PROPOSE MA CANDIDATURE ?

Je suis arrivée à un moment de mon parcours professionnel où j’ai envie de faire quelque chose de personnel, quelque chose qui a du sens. Et actuellement, cela s’exprime à travers des expressions artistiques à savoir le dessin et l’écriture. Je pensais exercer ces deux activités indépendamment, sans liens apparents, mais plus le temps passe, plus j’y trouve un déterminant commun : un projet sociétal.

QU’EST CE QUE JE SOUHAITE DÉVELOPPER PENDANT UNE ANNÉE ?

En étant présente dans un lieu aussi chargé d’Histoire, je souhaiterais produire dans l’optique de pouvoir créer : une oeuvre d’art sociétale. Il est prématuré et contre-productif de déjà projeter quelle forme elle pourrait prendre, cependant j’ai une piste de départ. C’est une question.

Comment l’art peut cohabiter avec la politique ?

Je crois que l’art peut influencer la politique, il peut même être son moteur. J’ai l’exemple du film Indigènes, salué aux Césars, qui mettait en lumière l’injustice de l’absence de pension dédiée aux anciens combattants maghrébins pendant la Seconde Guerre Mondiale. Suite à cela, Monsieur le Président Chirac a fait obtenir une pension aux anciens soldats. Ces productions permettent d’offrir au public un autre point de vue sur des sujets de société souvent traités d’un seul angle. Elles permettent d’accéder à une autre réalité.

En partant de ce postulat, je souhaiterais amener ce questionnement auprès de tout un chacun en réinvestissant les places publiques à travers la création de spectacles faisant dialoguer diverses disciplines artistiques (arts plastiques, danse, écrits, musique…). Modestement, à l’image du forum romain – berceau de la démocratie – redonner du sens à ces lieux dont la fonction première est de se retrouver, échanger, faire vivre la Cité.

J’ai plutôt l’impression qu’aujourd’hui cette place publique s’appelle Facebook. Ce lieu de vie fonctionne comme un média, une agence de publicité, son organisation est basée sur la vente de la vie privée des populations. Beaucoup de paradoxes, ce qui me permet de m’interroger sur les bienfaits sociétaux de cette place publique 2.0.

Je crois que l’art aujourd’hui ne s’exprime pas dans un lieu, mais bien à l’extérieur des murs : il est libre. Il est immatériel et impossessible. A mon sens, un tweet bien bâti de par le choix d’une idée, son expression en nombre de caractères déterminés, son impact, son intelligence, le choix des mots, le partage, relève bien plus de l’art au XXIème siècle.

COMMENT JE COMPTE M’Y PRENDRE ?

Tout d’abord, je n’ai pas attendu l’ouverture de la candidature pour être active dans ma démarche. L’année dernière, j’ai partagé mes écrits et dessins avec les personnalités qui me les auront inspirés, certains m’ont répondu et encouragés dans ma démarche.

Actuellement, une prise de conscience anime les foules. La démonstration des gilets jaunes qui agite la France depuis plus d’un an est son indéniable expression. Si leur revendication est légitime, aucune proposition de leur part ne ressort de leur manifestation, ce qui à force la rend vaine et la discrédite. Pour apporter du changement dans une société, je crois que son expression revendicative doit être irréprochable et source de valeur, sa vision universelle. Je pense que l’expression artistique a son rôle à jouer pour l’écriture de la société de demain.

POURQUOI LA VILLA MEDICIS ?

Faire partie d’un lieu iconique pendant un temps défini, appartenant à une organisation culturelle et à une communauté prestigieuse et influente, c’est donner une légitimité à un projet. En première année d’Histoire de l’art, j’avais étudié avec passion l’histoire des artistes de l’Ecole de l’Académie qui allaient se former à la Villa Médicis avec l’optique de produire l’oeuvre d’art de leur vie dans le cadre du Prix de Rome. De la même façon, j’étais animée en apprenant la naissance du courant impressionniste en contestation à l’Académie et ses carcans qui semblaient indétrônables. On ne naît pas artiste, on le devient. Et je pense que d’avoir le privilège de faire partie d’une institution aussi riche que l’Académie de France est la chance d’une vie lorsqu’on est prêt à s’en donner les moyens.

Je suis diplômée d’un master en communication visuelle avec l’identité visuelle comme spécialisation. J’ai suivi cinq années de formation, mon diplôme est reconnu par l’Etat. Pour l’obtention de mon diplôme, il nous a été demandé de réaliser une oeuvre d’art graphique. J’ai mené un travail journalistique et photographique en faisant se rencontrer les villes de Casablanca et de Paris sous le format d’une édition intitulée « Regards croisés ». Mon choix de thématique fut motivé par ma volonté de faire dialoguer deux cultures, s’interroger comment l’une perçoit l’autre et comment elles vivent ensemble. Cette thématique de rencontres, de dialogues, d’inattendu m’anime depuis des années. « Regards croisés » pourrait reprendre tout son sens dans son déploiement à travers mon projet de candidature à la Villa Médicis, cette fois-ci Paris et Rome seraient en dialogue.

QU’EST CE QUE JE PEUX APPORTER À LA VILLA ?

Une vision sur un courant artistique, le hip-hop. En France l’expression de reconnaissance contemporaine à travers l’art est la création du festival « Hip Hop collection » au Musée du Quai Branly. Quel beau dialogue que de pouvoir faire rencontrer les Arts Premiers avec un courant artistique portant l’expression identitaire dans son ADN. Le hip-hop, c’est le clip video de Childish Gambino « This is America » en réponse aux exactions policières envers la communauté noire aux Etats-Unis. C’est la première fois qu’une chanson de rap a remporté le prix de « Chanson de l’Année » aux Grammy Awards l’an passé. En juin dernier, j’ai visité l’exposition dédiée aux réalisations des pensionnaires de la Villa. Les thématiques et les expressions artistiques étaient riches et variées, cependant je n’en ai trouvé aucune qui pourrait se revendiquer appartenir au courant hip-hop.

Une connaissance locale
J’ai déjà vécu à Rome dans le cadre de mes études et de ma profession de designer, j’ai l’avantage de maitriser la langue et de fréquenter des personnes issus du milieu artistique romain. Ces connaissances linguistiques, géographiques et relationnelles me permettraient de m’intégrer rapidement dans un nouveau contexte et seraient à même de bénéficier à d’autres pensionnaires.

Un projet qui s’inscrit dans un contexte
La sélection des Pensionnaires est un concours qui permet de rejoindre une institution française située à l’étranger. La motivation géographique que représente la Villa Médicis est essentielle pour le bon déroulement de mon projet. Je souhaiterais mener mon travail de recherche et de création en faisant dialoguer la France et l’Italie comme décrit tout le long de cet exposé, la Villa ayant une sorte de « bi-nationalité » elle en serait le lieu privilégié. Je trouve qu’il y a du sens de porter mon questionnement à travers l’Académie de France à Rome rattachée au Ministère de la Culture.

Les Jeudis des plus Jeunes
Au mois de novembre dernier, j’ai eu le privilège d’intervenir à la Villa auprès de futurs bacheliers romains. Durant cet atelier, j’ai initié les élèves à la technique du Rough à travers la représentation de portraits iconiques du monde de la musique. Pouvoir enseigner cette technique de dessin riche de créativité et d’expression personnelle auprès d’adolescents m’a procuré une grande satisfaction et a permis d’accroitre mon envie de partager. J’ai eu connaissance que ces ateliers seront dispensés l’année prochaine par les Résidents de la Villa, c’est avec grand plaisir que j’aimerais renouveler l’expérience.

POURQUOI LA VILLE DE ROME ?

Il y a quatorze ans j’ai appris la langue de manière autodidacte en parlant avec les gens. Ma rencontre avec l’Italie a commencé en Emilie-Romagne, mais c’est à Rome que j’ai ressenti un choix personnel de me rapprocher de cette ville que je considère aujourd’hui comme ma seconde maison. L’Italie est un pays riche humainement et culturellement.

J’ai choisis d’y effectuer un échange erasmus en 2011 dans le cadre de mes études de design. Initialement, cet échange universitaire n’existait pas, j’ai mis en relation mes deux écoles afin de mettre sur pied ce projet personnel. Projet qui a abouti, et servi à d’autres étudiants après moi.

ET APRÈS ?

Je rêverais que ce projet puisse permettre aux gens de se rencontrer, d’explorer, de se surprendre, et de susciter en eux le désir de créer, de se rassembler et de penser ensemble à ce qui nous anime et nous fait nous sentir vivant. C’est un rêve citoyen, et je crois qu’il est universel. Le monde actuel en a besoin.

Maïna Charaudeau